jeudi 10 mai 2012

Liban-Sud : À Kfarkila, s’élève déjà « le mur israélien de la peur... »

Publié le 10 mai 2012 sur le site lorientlejour.com
Par Patricia KHODER

En l’espace de dix jours, le mur est déjà à moitié construit.
En l’espace de dix jours, le mur est déjà à moitié construit.
Imperturbables, les Israéliens continuent de bâtir leur mur de séparation au niveau de la colonie de Métulla, provoquant, de l’autre côté de la frontière, la mobilisation de l’armée libanaise, de la Finul et de l’Onust.


Métulla, Mtollé en arabe, est une colonie israélienne, construite tournant le dos au Liban. C’est-à-dire que les murs des maisons faisant face à la frontière avec le Liban n’ont ni fenêtres, ni portes, ni balcons. Et cela pour des raisons de sécurité. Comme toutes les colonies de la Galilée, qui sont frontalières au Liban, elle est entourée de vergers éclairés la nuit, également pour des raisons de sécurité.

Métulla est un important kibboutz qui s’étend face à Khiam, la plaine de Marjeyoun et Kfarkila, un village exclusivement chiite, qui compte 15 000 habitants et abrite la fameuse porte de Fatmé. C’est à partir de cette porte que, sous l’occupation israélienne, ouvrières et ouvriers libanais passaient par milliers tous les matins pour aller travailler en Israël. C’est aussi devant cette porte que réfugiés palestiniens, membres du Hezbollah et autres militants anti-israéliens s’étaient rendus en masse après le retrait des troupes de l’État hébreu pour lancer des pierres vers Israël.

Le passage n’existe plus depuis l’an 2000. Les Israéliens ont placé à la frontière deux rangs de barbelés électrifiés surmontés de caméras et ont construit divers postes d’observation pour surveiller les alentours. En plus, depuis le 30 avril dernier, ils ont entamé l’édification d’un mur haut de cinq mètres, qui devrait s’étendre sur environ 1,5 kilomètre pour cacher, à ceux qui passent sur la route longeant la frontière au niveau de Kfarkila, la colonie et les vergers de Métulla.

Hier, pour la première fois depuis le début de la construction du mur, cette route a été coupée pour une bonne heure afin de permettre à une délégation formée d’officiers libanais et onusiens d’inspecter les lieux, le Liban affirmant qu’Israël a grignoté 65 centimètres de son territoire à un niveau spécifique des excavations. Les militaires se sont donc rendus sur place avant de s’entretenir avec des officiers israéliens dans le cadre d’une réunion tripartite qui s’est tenue dans l’après-midi à Naqoura.

La présence de cette délégation n’a pas perturbé pour autant les Israéliens qui ont continué leurs travaux. Il semble que jusqu’à présent la moitié du mur ait été construite.

La bâche, les soldats et les ouvriers


Tout le long de la frontière, où des travaux sont prévus, des soldats du contingent espagnol de la Finul ont été déployés. Une bâche couleur orange permettant cependant de voir ce qui se passe

« de l’autre côté » a été placée. C’est elle qui remplace, le temps de la construction, les barbelés marquant la ligne bleue. De l’autre côté de la ligne bleue... il y a juste après un trottoir construit par la municipalité de Kfarkila.

Du côté israélien de la frontière, des soldats passent à pied par intermittence. Une camionnette noire de marque Chevrolet est stationnée et deux camions-grues, portant l’adresse mail www.hamovil.co.il, celle de l’entreprise israélienne chargée de la construction, installent des blocs en béton d’une largeur d’un mètre et demi et d’une hauteur de cinq mètres. Collés côte à côte, ils forment le mur en question. Plus tard, ils seront notamment surmontés de caméras de surveillance. Le chauffeur du camion, coiffé d’un grand chapeau pour se protéger du soleil, s’adresse à deux ouvriers en langue arabe, avec un accent presque libanais, tout en papotant avec des soldats et des civils israéliens, présents sur place, en hébreu.

La route de Kfarkila a été divisée en deux par des barbelés. Dans la partie la plus proche d’Israël, des soldats espagnols de la Finul montent la garde. Dans l’autre, des soldats libanais sont déployés. Ce mur mobilise également les observateurs de l’Onust, qui ont installé un point fixe face aux travaux.

Le tourisme de la résistance


Dans un restaurant, baptisé le Café de la porte de Fatmé, Ali s’exclame : « Qu’ils construisent ce qu’ils veulent, pour nous rien ne changera. Est-ce que vous nous voyez tous les jours aller et venir en Israël ? »
« J’ignore pourquoi ils bâtissent ce mur. Avec les deux rangs de barbelés électrifiés qu’ils avaient placés, les Israéliens pouvaient savoir à quel niveau il y avait une violation de leur frontière, et cela même si on effleurait ces barbelés », dit-il. Pourquoi les Libanais n’ont-ils pas installé ce même système ? « Eux ils ont l’électricité 24heures/24, nous, nous n’avons jamais le courant », répond-il.

Le propriétaire du restaurant note de son côté : « C’est le mur de la peur. Si les Israéliens ne craignaient pas la résistance, ils ne le construiraient pas. Peut-être que c’est mieux pour nous. Ça empêchera les frictions à la frontière. Vous savez, nous sommes les premiers à encaisser les coups. »

Dans une épicerie voisine, Abou Mehdi et un autre Ali sont du même avis. « C’est le mur de la peur. le Hezbollah effraie Israël », disent-ils.

« C’est aussi un coup que l’on porte au tourisme », indique Ali. Quel tourisme ? « Depuis la libération, chaque week-end, des bus convergent de tout le Liban avec des touristes, qui viennent voir la frontière, certains jettent des pierres », explique-t-il. Il semble aussi qu’il y a régulièrement des tours organisés qui englobent la porte de Fatmé et Mlita, là où le Hezbollah a construit un musée de la guerre. « Les Israéliens ne cherchent qu’à nous nuire. Mais en tout cas ils ne resteront plus longtemps ici », martèle-t-il. À la question de savoir combien d’années leur donne-t-il encore dans les territoires occupés, il s’exclame, lui-même amusé par les mots qu’il prononce : « Je vous promets d’ici à deux ou trois ans, nous prendrons des vélos et nous nous promènerons à Mtollé et ailleurs. »

Dans un autre magasin, un homme se plaint aussi du coup qui sera porté au tourisme. Il assure pourtant : « La semaine dernière, grâce à un don iranien, le Hezbollah a posé la première pierre d’un pont aérien piéton qui sera plus haut que le mur et qui sera construit face à la frontière. Il sera entièrement couvert, construit à l’aide de baies vitrées. Ça rendra les Israéliens fous furieux et les touristes reviendront. »

Son épouse intervient : « Je ne suis pas du même avis. J’ai vécu une partie de ma vie en France. Là-bas, il n’y a pas de différence entre les gens. Un juif ou un Israélien peut être assis à côté de moi au métro ou au restaurant, c’est tout à fait normal, on ne s’occupe pas de ce genre de considération. »

L’hôtel de la paix...


Nawal est propriétaire d’un magasin. Cette jolie femme voilée a le courage de dire tout, haut ce qu’elle pense. « Je n’aime pas ce mur. Ça me gâche la vue, ça bouche mon horizon. Depuis le début de sa construction, je passe plusieurs fois par jour devant le chantier, sur la route frontalière. Les Israéliens ont des champs d’arbres fruitiers, des maisons en forme de villa et tout est très bien éclairé la nuit... C’est que, contrairement à nous, ils ont un État qui s’occupe d’eux », dit-elle.

« Ma famille et moi sommes originaires d’ici et toute notre vie nous n’avons vécu que des guerres. Nous avons été obligés de fuir et de rebâtir nos maisons et de repartir à zéro, à plusieurs reprises », ajoute-t-elle. « Je ne veux plus que mes voisins soient mes ennemis. Je veux la paix, je veux vivre en paix avec eux. C’est seulement grâce à la paix que je ne serai pas obligée, à chaque fois, de fuir mon village sous les obus. Après tout, la frontière est plus proche de moi géographiquement que Nabatiyé, Tyr, Saïda ou Beyrouth », note-t-elle.

Mohammad avait projeté de construire un hôtel qu’il avait baptisé l’hôtel de la paix. Il avait commencé les travaux avant le retrait israélien en 2000. Il les avait arrêtés ensuite pour ne plus jamais les reprendre. Le bâtiment inachevé, situé à la frontière, a reçu plusieurs obus lors de la guerre de 2006. « Avant l’année 2000, des milliers de personnes passaient tous les jours à Kfarkila, elles venaient de partout. C’étaient d’autres temps. Il y avait de l’argent dans la région. L’hôtel devait compter 36 chambres. J’avais préparé tous les plans, tout était prêt »,indique-t-il.

L’hôtel de la paix ne verra probablement jamais le jour. Le mur devrait être achevé dans les semaines à venir.

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